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Le peintre Robert Rauschenberg est mort

LEMONDE.FR | 13.05.08 | 20h59
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Robert Rauschenberg est mort dans la nuit du lundi 12 au mardi 13 mai, a annoncé à l'AFP Jennifer Roy, porte-parole de la galerie Pace Wildenstein à New York. Le peintre, qui avait 82 ans et était né au Texas en 1925, est décédé à Captive Island, en Floride, où il résidait. Il était également sculpteur, chorégraphe, photographe et compositeur.


Trois œuvres de Robert Rauschenberg sont proposées aux enchères de printemps mercredi soir par le marchand d'art Sotheby's. L'une d'elle, Overdrive (1963), était estimée entre 10 et 15 millions de dollars dans le catalogue, édité avant le décès de l'artiste.

En août 2005, dans un entretien au Monde, le peintre se remémorait ses débuts et évoquait la période de l'expressionnisme abstrait. "J'aime le mouvement de la main", racontait-il.


Vous êtes un des artistes les plus prolifiques des cinquante dernières années. Et, malgré vos ennuis de santé, vous n'avez jamais cessé de créer. Comme si la vie et l'art étaient intrinsèquement liés pour vous...

Effectivement, la vie et l'art me rendent toujours aussi heureux. Mais quant à dire ce qui vient en premier, de l'art ou de la vie... Je ne me pose pas la question. Tout est très lié, chacun est une stimulation pour l'autre. Cela me rappelle une histoire zen que racontait John Cage : celle d'un mille-pattes que l'on interroge pour savoir quel pied il pose d'abord sur le sol pour avancer. Le mille-pattes s'arrête, réfléchit. Et meurt. Il ne s'était jamais posé la question !

Vous souvenez-vous des premières œuvres d'art que vous ayez jamais vues ?

Il s'agissait du Blue Boy de Thomas Gainsborough, et d'un Joshua Reynolds, deux peintres anglais du XVIIIe siècle. J'étais dans la Navy, à San Diego, et j'étais à la recherche de divertissement. Un jour de permission, j'ai fait du stop jusqu'à la Huntington Library de San Marino, pour voir leur jardin de cactus, car j'ai toujours aimé les plantes. Et j'ai vu ce gros bâtiment, qui se trouvait être un musée. Je suis entré, et j'ai réalisé que ces tableaux étaient faits à la main, ce qui m'a rendu très curieux. J'ai alors appris qu'on pouvait "être un artiste", puis j'ai découvert que j'en étais un.

Quand vous parliez de vos White Paintings, qui ont marqué les années 1950, vous en avez dit : "Aujourd'hui est leur créateur." Il semble que l'on puisse appliquer cette assertion à l'ensemble de vos œuvres - jusqu'à aujourd'hui ?

La formule est toujours vraie. En tout cas, si ce n'est pas d'aujourd'hui, il s'agit du futur proche.

Vous considérez-vous comme un visionnaire ?

Non, mais je suis fier de mes yeux. Quelquefois, ils fonctionnent trop bien. Du coup, j'ai pris l'habitude que mon travail soit toujours pris en considération avec quinze années de retard. Surtout chez les professionnels.

Il y a eu beaucoup de malentendus concernant votre œuvre. Vous êtes-vous jamais préoccupé de ces critiques ?

Quand je parle avec de jeunes artistes, une question revient toujours sur mes lèvres : "Comment sont vos mauvaises critiques ? Quel est leur nombre ?" Et je m'étonne : "C'est tout ? Ce n'est pas encore assez !" Les mauvaises critiques ne m'ont jamais affecté. Au contraire elles m'ont toujours plu, je les trouve belles. Elles ne sont pas forcément justes, mais, à leur manière, elles peuvent toujours m'offrir une leçon.

On a notamment souvent parlé de néo-dadaïsme à votre sujet.

Cela ne m'importe pas plus que d'être rattaché au pop art.

Les manuels d'histoire de l'art ne vous présentent-ils pas comme un des précurseurs du pop ?

Je n'ai pourtant presque aucun rapport avec le pop art, car mon approche de l'objet, mon attitude vis-à-vis de lui, est totalement différente, et mon but n'est pas le même. Selon la théorie, les artistes pop ne veulent pas que l'objet renonce à ce qu'il est intrinsèquement ; ils ont une révérence vis-à-vis de lui, et célèbrent donc ce qu'il est. Moi, ce qui m'intéresse, c'est la mobilité des objets, des pensées et des attitudes, et une relation à la forme ; transformer l'objet, le pousser dans ses retranchements afin que l'on puisse s'exclamer : "C'est une baignoire, ça !" C'est pour cette raison que j'adore l'œuvre de Robbe-Grillet, sa manière de raconter la vie d'une cafetière, sans aucun personnage.

Vous êtes ainsi un des rares artistes à avoir réussi au XXe siècle à échapper aux étiquettes. Quelle a été votre stratégie ?

Il faut continuer à avancer, toujours.

Quand vous avez commencé à créer, dans le New York des années 1950, l'expressionnisme abstrait semblait être la seule voie envisageable. Vous vous en êtes écarté, mais en avez-vous retenu certaines leçons ?

J'aimais l'expressionnisme abstrait, mais j'ai été très attentif à ne rien en apprendre. J'ai toujours pensé qu'il y avait assez de place pour tout le monde. Je n'avais pas à envier Willem De Kooning [peintre initiateur de l'expressionnisme abstrait]. Le seul que j'ai quand même un peu envié, c'est Franz Kline [peintre expressionniste abstrait]. On apprend toujours de ses pairs, mais il faut l'utiliser comme un avantage, non le subir comme un poids.

Après avoir commencé comme peintre abstrait, comment êtes-vous passé à ces formes plus figuratives, dans un monde où tout les refusait...

C'était un mouvement parfaitement naturel pour moi : je suis naturellement équipé pour faire des objets, j'aime le mouvement de la main. J'ai toujours assemblé les choses, même dans mon enfance. Ma curiosité artistique et mon imagination m'ont toujours permis de bouger n'importe où, confortablement. Ce qui fait que je ne me suis jamais senti sans abri.

Vous avez notamment eu l'audace de demander à Willem De Kooning de vous confier un de ses dessins dans le but de l'effacer : était-ce un hommage ou une marque d'ironie ?

Un hommage, très respectueux.

Comment l'a-t-il pris ?

Il n'a pas aimé ce geste : au moins les choses étaient claires. Il l'a regardé dans le même esprit qu'il regardait les œuvres de Marcel Duchamp. Il savait que cet art existait, mais cela l'ennuyait, il aurait aimé le voir disparaître. Cependant, je suis sûr qu'il respectait mon attitude et mon courage de mener ce geste à bien.

Est-ce que c'était un geste conceptuel avant la lettre ?

Je ne l'ai jamais considéré comme tel. Le concept était important, mais il n'avait pas de réalité jusqu'à ce que l'oeuvre soit achevée. L'acte de réalisation est devenu aussi important que le concept. Pour moi, c'était une extension de mes White Paintings. Complètement positive. La fin d'une époque.

En fait, ce geste a sans doute été le début de mon appétit pour le matériau. Après avoir été confronté au néant, j'ai été pris d'une grande faim de matière physique, une sacrée faim qui n'est toujours pas rassasiée ! Il faut dire que c'était juste après mon "régime Josef Albers"...

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Propos recueillis par Bérénice Bailly
Article paru dans l'édition du 10.08.05.
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 Robert Rauschenberg  | AP/ANN JOHANSSON
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